Sommaire
ToggleLa stupidité est plus dangereux que la méchanceté (texte original, traduit de l’allemand)
La bêtise est un ennemi plus dangereux du bien que la méchanceté. Contre le mal, on peut protester, le dénoncer, le combattre si nécessaire par la force ; le mal porte en lui-même le germe de sa propre destruction, car il laisse au moins une gêne dans l’homme.
Contre la bêtise, nous sommes sans défense. Ni les protestations ni la violence ne servent à rien ; les raisons ne font pas mouche ; les faits qui contredisent les préjugés peuvent simplement ne pas être crus – dans ces cas-là, le sot devient même critique –, et s’ils sont incontournables, ils peuvent être écartés comme des exceptions insignifiantes.
Contrairement au mal, le sot est entièrement satisfait de lui-même ; pire encore, il devient dangereux en passant aisément à l’attaque par provocation. C’est pourquoi il faut se méfier davantage du sot que du méchant. Jamais nous ne tenterons de convaincre le sot par des arguments ; c’est inutile et dangereux. Pour savoir comment lutter contre la bêtise, il faut d’abord en comprendre la nature.
Une chose est sûre : elle n’est pas essentiellement un défaut intellectuel, mais un défaut humain. Il existe des esprits remarquablement agiles qui sont bêtes, et des esprits lourds qui ne le sont pas. Cette découverte nous surprend dans certaines situations. On a moins l’impression que la bêtise soit un défaut congénital que le fait que, sous certaines conditions, les hommes deviennent bêtes ou se laissent rendre bêtes. On observe par ailleurs que les personnes vivant recluses ou solitaires montrent moins ce défaut que celles qui ont tendance à se regrouper ou sont condamnées à le faire, comme des groupes humains entiers. Ainsi, la bêtise semble moins un problème psychologique qu’un problème sociologique. Elle est une forme particulière de l’influence des circonstances historiques sur l’homme, un phénomène psychologique accompagnant des conditions extérieures déterminées.
En y regardant de plus près, on constate que tout déploiement puissant de force extérieure, qu’il soit politique ou religieux, frappe une grande partie des hommes de bêtise. Il semble même que ce soit une loi sociopsychologique : la puissance de l’un a besoin de la bêtise de l’autre. Le processus n’est pas celui où certaines facultés – par exemple intellectuelles – de l’homme s’atrophient ou disparaissent soudainement, mais plutôt que, sous l’effet écrasant de cette puissance, l’autonomie intérieure de l’homme lui est ravie, et qu’il renonce – plus ou moins inconsciemment – à trouver par lui-même une conduite adaptée aux situations de la vie. Le fait que le sot soit souvent têtu ne doit pas masquer qu’il n’est pas autonome. On le sent presque dans la conversation avec lui : on n’a pas affaire à lui-même, à sa personne, mais à des slogans, des paroles d’ordre qui ont pris sur lui le dessus. Il est sous le charme, il est aveuglé, il est utilisé, maltraité dans son propre être. Réduit à un instrument sans volonté, le sot sera capable de tout mal et, en même temps, incapable de reconnaître ce mal comme tel. Voilà où réside le danger d’un abus diabolique. Ainsi des hommes pourront être perdus à jamais. Mais c’est précisément ici qu’il devient évident qu’un acte d’instruction ne peut surmonter la bêtise, seul un acte de libération le pourrait.
Il faudra s’y résoudre : une véritable libération intérieure ne sera possible, dans la plupart des cas, qu’après que la libération extérieure aura eu lieu ; jusqu’alors, nous devrons renoncer à toute tentative de convaincre le sot. Dans cette situation, il sera d’ailleurs vain de chercher à savoir ce que « le peuple » pense vraiment, et pourquoi cette question est à la fois superflue pour celui qui pense et agit avec responsabilité – toujours dans les circonstances données. La parole biblique selon laquelle « la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse » (Psaume 111, 10) dit que la libération intérieure de l’homme vers une vie responsable devant Dieu est la seule véritable victoire sur la bêtise.
Ces réflexions sur la bêtise ont pourtant ceci de réconfortant : elles n’autorisent en aucune manière à considérer la majorité des hommes comme bêtes en toutes circonstances.
Tout dépendra de ce que les détenteurs du pouvoir espèrent davantage : de la bêtise des hommes ou de leur autonomie et de leur sagesse intérieures.
Source : Traduit de l’Allemand, Dietrich Bonhoeffer, Résistance et Soumission. Lettres et écrits de prison, éd. E. Bethge, Verlag Siebenstern, Gütersloh, 1985, p. 14-15.
Analyses contextuelle et interprétation de la “Théorie sur la stupidité”
Rester debout, pierre après pierre : Bonhoeffer et la bêtise des derniers temps
I. Introduction : pourquoi ce texte a été écrit
En décembre 1942, un homme écrit, en secret, un texte pour ses amis. Il ne sait pas encore qu’il sera arrêté quelques mois plus tard, en avril 1943. Il ne sait pas qu’il sera pendu le 9 avril 1945, presque à la toute fin de la guerre, sur ordre personnel d’Hitler.
Cet homme s’appelle Dietrich Bonhoeffer. C’est un pasteur et théologien allemand, engagé dans la résistance contre le nazisme. Le texte qu’il offre à ses proches, comme un cadeau de fin d’année, s’appelle Après dix ans (Nach zehn Jahren). Il y fait le bilan de dix années de mensonge organisé, de peur et de soumission qu’il vient de traverser.
Et dans ce texte, il écrit une phrase qui semble aujourd’hui prophétique :
“La bêtise est un ennemi du bien plus dangereux que la méchanceté.”
Ce texte n’est pas un traité savant. C’est un cri d’alarme, écrit dans l’urgence, par un homme qui va bientôt mourir pour ses convictions. C’est peut-être pour cela qu’il touche encore aujourd’hui.
II. Ce que Bonhoeffer veut dire, très simplement
Bonhoeffer fait une distinction essentielle, que l’on peut résumer ainsi :
Contre un homme méchant, on peut se défendre. On peut dénoncer le mal, s’y opposer, parfois même le convaincre de changer.
Mais contre un homme devenu bête — au sens où Bonhoeffer l’entend —, on ne peut presque rien. Pourquoi ? Parce que cet homme a cessé de juger par lui-même. Il répète ce que tout le monde répète. Il croit ce que le pouvoir veut qu’il croie. Et si on lui montre des faits qui contredisent ses certitudes, il ne les voit même plus — ou il les balaie comme des exceptions sans importance.
Bonhoeffer précise un point capital, que beaucoup oublient :
La bêtise n’a rien à voir avec l’intelligence.
Il l’a vu de ses propres yeux : des hommes très instruits, très cultivés, sont tombés dans cette bêtise-là aussi facilement — parfois plus facilement — que des gens simples. Parce que leur intelligence, au lieu de les protéger, est devenue un outil pour justifier leur soumission avec de bons arguments.
La vraie question n’est donc jamais : “Es-tu instruit ou non ?” La vraie question est : “As-tu gardé, au fond de toi, un espace de liberté où tu continues à juger par toi-même ?”
III. Une précision essentielle : pauvreté et bêtise ne sont pas la même chose
Il faut ici lever un malentendu possible, car ce texte pourrait être mal compris.
Être pauvre, être simple, ne pas avoir fait de longues études — ce n’est pas être bête.
C’est même souvent l’inverse. Une tradition très ancienne, que l’on retrouve dans les Évangiles (“Heureux les pauvres en esprit”) comme dans la sagesse populaire (“les pauvres sont nos maîtres”), nous rappelle que la personne simple, celle qui n’a pas construit de grands systèmes de pensée pour se protéger du réel, voit parfois plus juste, plus vite, plus profondément que celui qui s’est perdu dans ses propres constructions savantes.
Bonhoeffer lui-même écrira, plus tard, en prison, qu’il a appris davantage sur la foi véritable au contact de prisonniers simples qu’au contact de théologiens savants. Il parlera de regarder le monde “d’en bas” — depuis la place de ceux qui souffrent — plutôt que “d’en haut”, depuis le confort de ceux qui savent.
La bêtise, donc, n’est pas un manque de moyens.
C’est un manque de présence : à soi-même, aux autres, à ce qui est essentiel.
Et ce manque-là peut toucher n’importe qui — le savant comme l’ignorant, le riche comme le pauvre — dès l’instant où la personne cesse de se tenir debout, intérieurement, face à la pression du nombre.
IV. Quatre regards qui viennent éclairer la même vérité
Bonhoeffer n’a pas théorisé la bêtise en plusieurs points numérotés — il l’a décrite d’un seul souffle, dans l’urgence de son temps. Mais ce qu’il a vu et ressenti, d’autres penseurs, avant ou après lui, l’ont observé chacun à sa manière, depuis un angle différent. Voici quatre de ces regards, qui ne remplacent pas celui de Bonhoeffer, mais qui l’éclairent comme des lampes placées à des endroits différents autour d’une même vérité.
Précision importante : rien ne prouve que Bonhoeffer ait lu ces auteurs, si ce n’est peut-être Le Bon, dont l’œuvre était déjà largement diffusée en Europe de son vivant. Il ne s’agit donc pas de dire qu’ils “pensaient la même chose que lui”, mais que leurs observations, faites indépendamment, viennent confirmer la justesse de son intuition.
1. Le regard de Carl Gustav Jung : ce qui se passe à l’intérieur de nous
Jung, psychiatre suisse, a beaucoup étudié ce qu’il appelle l’ombre — cette part de nous-mêmes que nous refusons de regarder en face : nos peurs, nos colères, nos parts sombres.
Selon lui, quand un individu s’abandonne à la foule, il ne fait pas que “cesser de penser”. Il projette son ombre sur quelqu’un d’autre — un bouc émissaire, un ennemi désigné — plutôt que de la reconnaître en lui-même. C’est plus confortable : c’est toujours “l’autre” le problème, jamais soi.
Cela nous dit, très simplement : la bêtise commence souvent quand nous refusons de regarder nos propres zones d’ombre, et que nous préférons les voir chez le voisin.
2. Le regard de Gustave Le Bon : ce qui se passe dans la foule
Le Bon, médecin et sociologue français, a observé quelque chose de très concret à la fin du XIXe siècle : dans une foule, l’individu change. Il devient plus suggestible, presque comme sous hypnose. Il fait des choses qu’il n’aurait jamais faites seul.
Cela nous dit, très simplement : ce n’est pas toujours “les autres” qui sont bêtes par nature — c’est parfois la situation elle-même, la foule, qui rend bête. Voilà pourquoi il est si important de garder, même dans le groupe, un espace intérieur qui reste à soi.
3. Le regard de saint Thomas d’Aquin : où se situe vraiment le problème
Saint Thomas, théologien du XIIIe siècle, a fait une distinction très ancienne, mais toujours actuelle : il y a en nous l’intelligence (qui comprend) et la volonté (qui choisit).
Or, il montre que le vrai problème n’est presque jamais un manque d’intelligence. C’est un refus de la volonté : je pourrais comprendre, si je le voulais vraiment — mais je préfère ne pas trop chercher, ne pas trop me poser de questions, parce que cela me demanderait un effort, ou parce que cela dérangerait mon confort.
Cela nous dit, très simplement : la bêtise n’est pas d’abord un problème de tête, c’est un problème de cœur qui refuse de se laisser toucher par la vérité.
4. Le regard d’Erich Fromm : pourquoi nous fuyons notre propre liberté
Fromm, psychanalyste, a observé un phénomène étrange après la Seconde Guerre mondiale : beaucoup de gens, en réalité, ont peur d’être libres. Être libre demande de porter la responsabilité de ses propres choix — et c’est lourd. Alors certains préfèrent se fondre dans un groupe, une idéologie, un chef, qui pense à leur place.
Cela nous dit, très simplement : parfois, nous choisissons nous-mêmes la bêtise, non par méchanceté, mais parce que la liberté fait peur.
La parabole du pont
Il y avait un village construit près d’une rivière large et rapide. Un seul pont permettait de la traverser.
Un jour, une rumeur commença à courir : “Le pont d’en haut, plus loin, est meilleur. Il faut y aller.” Personne ne savait vraiment qui avait dit cela le premier. Mais bientôt, tout le monde se mit en marche vers ce pont nouveau.
Dans la foule, il y avait un vieil homme qui marchait sans poser de questions, simplement parce que tous les autres marchaient. Il y avait une jeune femme qui doutait, mais qui se disait : “Si tout le monde y va, c’est que ça doit être vrai.” Il y avait un enfant qui suivait sa mère, sans même comprendre où l’on allait, ni pourquoi.
Et puis il y avait un homme qui, arrivé au bord de la foule, s’arrêta un instant. Il ne dit rien contre les autres. Il ne les jugea pas. Il regarda simplement le pont vers lequel tous se dirigeaient, et il vit qu’une des poutres était fendue, presque cassée.
Il essaya de le dire à ceux qui étaient près de lui. Certains ne l’entendirent même pas, emportés par le mouvement. D’autres l’entendirent, mais répondirent : “Tu exagères, tout le monde y va, ça doit être solide.”
Alors cet homme fit une chose simple : il ne cria pas, il ne lutta pas contre la foule. Il s’assit un instant, au bord du chemin, pour réfléchir avec son propre cœur. Puis il se dirigea vers l’ancien pont — plus lent, moins impressionnant, mais qu’il connaissait solide — et il invita, doucement, ceux qui voulaient bien l’entendre, à faire de même.
Certains le suivirent. D’autres continuèrent vers le pont nouveau, pressés par la foule.
Nul ne sait, dans cette histoire, ce qu’il advint du pont fendu.
Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende.
V. Comment sortir de la bêtise ? Vers une libération intérieure
Bonhoeffer, dans son texte de 1942, ne se contente pas de décrire le problème. Il cherche aussi une issue. Et ce qu’il propose est simple, presque désarmant de simplicité :
“La libération intérieure de l’homme, pour qu’il vive une vie responsable devant Dieu, est la seule véritable façon de vaincre la bêtise.”
Remarquons bien ce qu’il ne dit pas : il ne dit pas qu’il faut convaincre les gens par plus d’arguments, plus de preuves, plus d’informations. Il l’a déjà expliqué : face à la bêtise, les faits glissent, ils ne pénètrent pas. Ce qui peut changer une personne, ce n’est donc pas un savoir supplémentaire — c’est une transformation intérieure.
Que veut dire “libération intérieure” ?
C’est retrouver cet espace, en soi, où l’on peut encore dire : “Je choisis. Je réponds de mes actes. Je ne me cache pas derrière le nombre, ni derrière un chef, ni derrière une excuse.”
C’est exactement ce que la parabole du pont essayait de montrer : l’homme qui s’arrête et regarde la poutre fendue ne le fait pas parce qu’il est plus intelligent que les autres. Il le fait parce qu’il a gardé, en lui, cet espace de liberté et de responsabilité.
Le Christ comme chemin — et non comme institution
Bonhoeffer, dans les derniers mois de sa vie, en prison, développera une idée qui a marqué toute la théologie du XXe siècle. Il en vient à écrire une phrase saisissante :
“Le Christ n’appelle pas à une nouvelle religion, mais à la vie.”
Ce qu’il veut dire, très simplement, c’est ceci : le Christ n’est pas venu créer un système, ni une institution fermée sur elle-même. Il est venu proposer un chemin ouvert à tous : celui de l’amour concret, du don de soi, de la présence à l’autre — “être là pour les autres” (für andere da sein), écrit Bonhoeffer.
Et ce chemin, on le retrouve résumé dans une parole du Christ lui-même, dans l’Évangile de Matthieu (chapitre 25) : au jour du jugement, il ne demande pas “As-tu la bonne religion ? As-tu les bons diplômes ? As-tu suivi les bonnes règles ?” — il demande seulement :
“J’avais faim, m’as-tu donné à manger ? J’étais nu, m’as-tu vêtu ? J’étais prisonnier, es-tu venu me voir ?”
Ce test-là est universel. Il ne demande pas d’appartenir à une Église. Il demande simplement un cœur ouvert, une bonne volonté, un regard qui voit l’autre — croyant ou non, chrétien ou non.
Pourquoi cette proposition n’exclut personne
Ce chemin proposé par le Christ ne s’arrête à aucune frontière religieuse. Il rejoint ce que Fromm appelait l’amour véritable — “une orientation du caractère”, disait-il, accessible à tout être humain. Il rejoint ce que Jung cherchait dans l’intégration de l’ombre : cesser de projeter le mal sur l’autre, et regarder d’abord en soi-même avec honnêteté. Il rejoint même, d’une certaine façon, ce qu’Arendt cherchait quand elle parlait d’amor mundi — l’amour du monde — comme seule réponse possible à la banalité du mal.
Aucun de ces penseurs ne visait consciemment le Christ. Mais tous, chacun à sa manière, ont cherché la même chose : une sortie vers le haut, jamais dans le mépris de l’autre, jamais dans le jugement facile — mais dans un mouvement d’amour, de responsabilité, et de vérité intérieure.
Une parole simple pour conclure cette section
Si l’on devait résumer tout cela en une seule phrase, accessible à tous, peut-être serait-ce celle-ci :
Ce n’est pas en accumulant plus de savoir que l’on sort de la bêtise. C’est en ouvrant son cœur — et en choisissant, chaque jour, malgré la foule, de rester une personne qui aime et qui répond de ses actes.
VI. Applications contemporaines : reprendre le chantier
Cette libération intérieure n’est pas une théorie abstraite. Elle se vit très concrètement, aujourd’hui, là où chacun se trouve. Une petite histoire peut nous y aider.
La parabole du chantier abandonné
Il y avait, au centre d’un village, un grand chantier. On y construisait, disait-on, quelque chose de très important — peut-être un puits pour tout le village, peut-être une grande maison commune, personne ne se souvenait plus très bien.
Les premiers bâtisseurs avaient travaillé avec ardeur. Puis, un jour, sans que l’on sache trop pourquoi, ils étaient partis. Certains disaient qu’ils s’étaient découragés. D’autres, qu’ils étaient partis chercher de meilleurs outils ailleurs, et qu’ils avaient simplement oublié de revenir. D’autres encore pensaient qu’ils avaient eu peur de ne pas y arriver, et avaient préféré fuir plutôt que d’échouer sous les yeux de tous.
Les années passèrent. Les herbes hautes envahirent les pierres taillées, laissées à l’abandon. Les villageois avaient pris l’habitude de contourner le chantier, en se disant : “C’est fichu. Il faudrait de vrais bâtisseurs, comme avant, pour reprendre cela. Nous, nous n’y connaissons rien.”
Un jour, des enfants qui jouaient près des ronces trouvèrent une pierre, déjà taillée avec soin, encore parfaitement solide sous la mousse. Intrigués, ils en cherchèrent d’autres. Ils en trouvèrent beaucoup — presque toutes les pierres nécessaires étaient là, prêtes, simplement oubliées.
Ils coururent le dire aux adultes. Certains haussèrent les épaules : “Ce n’est pas notre métier.” Mais une vieille femme, qui n’avait jamais posé une seule pierre de sa vie, s’approcha, regarda longuement, et dit simplement :
“Peut-être que nous n’avons pas besoin d’être de grands bâtisseurs. Peut-être suffit-il de continuer, une pierre après l’autre, avec ce que nous avons, et avec ce que nous sommes.”
Elle souleva une pierre. Un enfant l’aida. Puis un autre villageois, qui passait par là, s’arrêta, regarda, et posa la pierre suivante.
Ce ne fut pas rapide. Ce ne fut pas parfait — les pierres n’étaient pas toujours alignées comme l’auraient fait des maîtres. Mais chaque soir, un peu plus se tenait debout qu’au matin. Et un étonnement nouveau naissait chez chacun : “Nous étions donc capables de cela ?”
On ne sait pas, dans cette histoire, ce que devint le bâtiment achevé — ni même s’il fut un jour tout à fait terminé.
Mais on sait ceci : le jour où les villageois ont cessé d’attendre le retour des anciens bâtisseurs, le chantier a recommencé à vivre.
Celui qui a des mains, qu’il les tende. Celui qui a un cœur, qu’il l’ouvre.
Trois pierres à poser, à la portée de tous
Cette parabole rejoint exactement l’intuition de Bonhoeffer : il n’est pas nécessaire d’être un “grand bâtisseur” — expert, savant, autorité reconnue — pour reprendre l’édifice abandonné de notre humanité commune. Il suffit d’un cœur ouvert, d’une bonne volonté, et du courage de poser une pierre après l’autre, même maladroitement.
Voici trois pierres simples, que chacun peut poser dès aujourd’hui.
1. Garder, chaque jour, un moment de silence pour se demander : “Est-ce que je pense vraiment cela — ou est-ce que je répète simplement ce que tout le monde dit ?”
Ce n’est pas un exercice intellectuel compliqué. C’est un réflexe simple, à la portée de n’importe qui : s’arrêter, une minute, avant de suivre la foule.
2. Écouter d’abord ceux qu’on écoute le moins — les pauvres, les simples, les invisibles.
Nous l’avons dit : les pauvres sont nos maîtres. Non parce qu’ils détiennent un savoir supérieur, mais parce qu’ils n’ont souvent pas eu les moyens de se construire des écrans protecteurs entre eux-mêmes et la réalité. Leur regard, souvent, va droit à l’essentiel.
3. Poser un acte concret d’amour, même minuscule, plutôt que de rester dans le jugement ou la plainte.
Rappelons-nous la parole de Matthieu 25 : “J’avais faim, m’as-tu donné à manger ?” Ce n’est jamais un grand geste héroïque qui est demandé. C’est un geste simple, quotidien, à la portée de tous : un appel téléphonique à quelqu’un de seul, un moment d’écoute vraie, une aide concrète à un voisin.
Bonhoeffer lui-même : un bâtisseur jusqu’au bout
Il faut se rappeler que Bonhoeffer n’a pas écrit ce texte depuis un bureau tranquille. Il l’a écrit alors que son pays s’effondrait moralement, que ses amis étaient arrêtés ou tués, et qu’il savait probablement que sa propre vie était en danger.
Et pourtant, il n’a jamais cessé de poser sa pierre. Jusqu’en prison, jusqu’à ses derniers mois, il a continué à écrire, à réfléchir, à espérer — et à aimer concrètement ceux qui l’entouraient, y compris ses geôliers.
Il n’a jamais vu le chantier achevé. Il est mort deux semaines seulement avant la fin de la guerre, sans savoir que la victoire sur le nazisme était si proche.
Mais il a posé sa pierre. Et cette pierre-là, quatre-vingts ans plus tard, nous la retrouvons encore, intacte sous la mousse du temps, prête à être reprise.
Une invitation, pour finir
Ce texte ne cherche à convaincre personne par la force d’un argument. Il cherche seulement à tendre une main, à travers le temps, depuis un homme qui a tout perdu sauf l’essentiel, vers vous qui lisez ces lignes aujourd’hui.
Peu importe qui vous êtes — croyant ou non, savant ou simple, jeune ou âgé, fatigué ou plein d’énergie.
Le chantier est là, devant vous, à portée de main. Les pierres nécessaires existent déjà, souvent plus proches que nous ne le pensons — dans un regard porté autrement sur l’autre, dans une question simple qu’on ose enfin poser, dans un geste d’amour qu’on choisit de poser malgré tout.
Il n’y a plus besoin d’attendre le retour des grands bâtisseurs.
Il suffit de commencer — une pierre après l’autre, avec ce que nous sommes, avec ce que nous avons.
Celui qui a des mains, qu’il les tende. Celui qui a un cœur, qu’il l’ouvre.
VII. Conclusion : rester debout, en des temps qui vacillent
Nous voici arrivés au terme de ce parcours — et le mot n’est pas choisi au hasard. Car en reprenant maintenant, d’un seul regard, le chemin accompli, on s’aperçoit qu’il a suivi, sans que nous l’ayons prémédité au départ, une forme précise : celle d’une descente, puis d’un point bas, puis d’une remontée.
Nous sommes descendus d’abord dans l’analyse de la bêtise elle-même (sections I à III) — cette part obscure, sournoise, qui touche indifféremment le savant et l’ignorant. Nous avons touché un point bas, où plusieurs regards se sont rejoints pour éclairer ensemble la même vérité (section IV) : Jung et l’ombre projetée, Le Bon et la dissolution dans la foule, Thomas d’Aquin et la volonté qui se dérobe, Fromm et la peur de la liberté. Puis nous avons entamé la remontée : la libération intérieure, l’appel à l’action, l’espérance du chantier repris pierre après pierre (sections V et VI).
Ce mouvement n’est pas seulement littéraire. Le chercheur contemporain Otto Scharmer (MIT), dans ce qu’il nomme la Théorie U, décrit exactement cette même forme comme la condition de toute transformation véritable, individuelle ou collective : il faut d’abord descendre — suspendre nos jugements automatiques, laisser tomber nos habitudes de pensée — avant de pouvoir remonter vers un avenir réellement nouveau.
Scharmer identifie trois ouvertures nécessaires à cette remontée : l’esprit ouvert (voir la réalité sans le filtre de nos jugements figés), le cœur ouvert (se laisser toucher réellement par l’autre), et la volonté ouverte (accepter de lâcher nos vieux schémas, malgré la peur). Et il nomme, à l’inverse, trois voix qui nous enferment : le jugement, le cynisme, la peur — ces mêmes forces, remarquons-le, que Bonhoeffer décrivait déjà, sous d’autres mots, en 1942.
Ce n’est pas un hasard si tant de voix, à travers le temps, convergent ainsi. Bonhoeffer en pleine nuit du nazisme, Jung explorant les profondeurs de l’âme, Le Bon observant les foules, Thomas d’Aquin au Moyen Âge, Fromm pendant et encore plus après la Shoah, et Scharmer aujourd’hui, dans le monde du travail et des organisations — tous, chacun avec le langage de son temps, désignent le même chemin étroit : il n’y a pas de sortie par le haut sans une descente préalable et sincère en soi-même.
Une résonance plus ancienne encore
Il existe, dans les Écritures, une image qui rejoint cette même forme. Dans l’Apocalypse de saint Jean, au moment où le monde semble s’effondrer sous le poids du mal et du mensonge généralisé, une question retentit :
“Qui peut tenir debout ?” (Apocalypse 6,17)
Et plus loin, une réponse est donnée : ceux qui ont traversé la grande épreuve se tiennent debout devant le trône (Apocalypse 7,9) — non parce qu’ils étaient plus forts que les autres, mais parce qu’ils n’ont pas plié devant ce qui exigeait leur soumission totale.
Rester debout, dans ces textes comme dans la Théorie U, comme chez Bonhoeffer, n’est jamais une posture de force. C’est une fidélité silencieuse, qui accepte d’abord de descendre — de traverser sa propre nuit, son propre dévoilement — avant de pouvoir se relever, transformé.
Ce que Bonhoeffer nous demande, finalement
Ce texte ne demande à personne d’être un héros. Bonhoeffer lui-même, selon le témoignage du médecin de la prison de Flossenbürg où il fut pendu, aurait prononcé, juste avant son exécution, ces derniers mots :
“C’est la fin — mais pour moi, le début de la vie.”
Il n’a jamais vu le chantier achevé. Il est mort sans savoir que la libération était si proche. Mais il est descendu jusqu’au bout de sa propre nuit, sans jamais renoncer à ce qu’il portait de plus vrai en lui — et c’est précisément cela qui l’a fait, à sa manière, rester debout.
Ce qu’il nous laisse en héritage, comme ce que Scharmer propose aujourd’hui à travers un langage différent, tient en une question simple, que chacun de nous peut porter dans sa propre vie, en ces temps qui, eux aussi, dévoilent tant de choses :
Est-ce que j’accepte de descendre en moi-même — esprit ouvert, cœur ouvert, volonté ouverte — pour retrouver la liberté, de faire des choix qui élèvent, d’aimer simplement, et de rester debout, malgré tout… “Espérant contre toute espérance” (Rm 4:18) ?
Si la réponse est oui, alors une autre pierre est posée et le chantier peut continuer.
Et peut-être est-ce là, tout simplement, ce que signifie rester humain — en attendant, comme le veilleur de la nuit, l’aube qui ne manquera pas de venir.
Sources et références
Source principale
- Bonhoeffer, Dietrich, Nach zehn Jahren (Après dix ans), texte rédigé en décembre 1942, publié dans Widerstand und Ergebung (Résistance et soumission / Letters and Papers from Prison), édition posthume établie par Eberhard Bethge, 1951.
- Dietrich Bonhoeffer von A bis Z – Sein Denken und Reden – Manfred Weber; Dietrich Bonhoeffer – 2010; 2015 – Gütersloher Verlagshaus – isbn13 9783579071404
- Citation vérifiée : “Die Dummheit ist ein gefährlicherer Feind des Guten als die Bosheit” — “La bêtise est un ennemi du bien plus dangereux que la méchanceté.”
Repères biographiques
- Arrestation : 5 avril 1943
- Exécution : 9 avril 1945, camp de Flossenbürg
- Dernières paroles rapportées (témoignage du médecin H. Fischer-Hüllstrung, non un écrit de la main de Bonhoeffer) : “Ceci est la fin — pour moi, le début de la vie.”
Sources secondaires citées
- Jung, Carl Gustav — concept de l’ombre (Schatten), développé notamment dans Aion (1951) et l’ensemble de son œuvre sur l’individuation
- Le Bon, Gustave, Psychologie des foules, 1895
- Thomas d’Aquin, Somme théologique, distinction classique entre intellect et volonté (notamment I-II, questions sur l’acte humain)
- Fromm, Erich, Escape from Freedom (La Peur de la liberté), 1941 ; The Art of Loving (L’Art d’aimer), 1956
- Arendt, Hannah — concept d’amor mundi, notamment développé dans sa correspondance et ses écrits sur la banalité du mal (Eichmann à Jérusalem, 1963)
- Scharmer, C. Otto, Theory U: Leading from the Future as It Emerges, 2007 ; Leading from the Emerging Future: From Ego-System to Eco-System Economies (avec Katrin Kaufer), 2013
Sources bibliques citées
- Matthieu 5,3 (Béatitudes — “Heureux les pauvres en esprit”)
- Matthieu 25 (Jugement dernier — “J’avais faim…”)
- Apocalypse 6,17 ; 7,9 (“Qui peut tenir debout ?”)
- Éphésiens 6,13 (“Demeurez fermes”)